Les Monts Verts du Vermont (VT)

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Une autre nuance de vert que le sapin boréal

Changement radical de paysage, commençant dès Glencliff (encore en NH): la forêt boréale du Nord se mue en verts pâturages, premières vaches, champignons au sol et baies en pagaille.

Vermont, capitale: Montpelier (que nous ne verrons pas). Il paraît que nous sommes en Nouvelle-France. En effet, ça sent fort le Québec avec les nombreux “tuyaux à arbres” qui quadrillent certains endroits de la forêt, recueillant la précieuse sève des érables.

Vermont, état- providence donc; pourvoyeur de multiples denrées naturelles comestibles, d’une bière artisanale produite grâce à l’énergie bovine (par une réutilisation du méthane produit par les excréments), du sirop d’érable américain…

 

…mais aussi des chaussettes les plus solides du continent, les Darn Tough, garanties à vie. Important lorsque l’on passe entre 10 et 13h par jour sur ses pieds. Non, je ne fais pas de la pub!

 

The trail provides“, entend-on souvent parmi les thru-hikers. Pas parce qu’ils cueillent tous des framboises et myrtilles et chassent l’écureuil et le porc-épic pour se nourrir, certes devenus plus aisés à trouver en terrain plus verdoyant de faible altitude.

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Après les myrtilles du Maine, les thimbleberries, des baies à l’allure de framboises qu’on ne trouve qu’en Amérique du Nord. Apparemment ses feuilles en font un très bon papier toilette (non testé).

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porc-épic flou sur le sentier

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vache plus nette mais aussi sur le sentier: un peu perdue la pauvre

 

Non, plutôt pour cette raison :

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pâtes à la tomate, porc grillé, pommes, tomates cerises, bières, soda et – cherry on the cake, gâteau d’enterrement de vie de jeune fille bleu et vert vif . Autant vous dire qu’on est pas reparti légers et sautillants après la chose.

Comme ça, au croisement d’une route, des gens se postent avec de multiples victuailles qui ne peuvent qu’émerveiller le randonneur tristement habitué à son pinotte butter quotidien. Ce geste gratuit est plus qu’appréciable. Il l’est tellement que dans le langage commun, on appelle cela “trail magic“, et leurs pourvoyeurs “trail angels“. Finalement la magie à la Tolkien n’est pas si illusoire; point d’elfes certes mais de la vraie manne (ou presque).

Certaines villes, certains croisements, possèdent une tradition de “trail magic“, telles Hanover/Norwich, directement situées à la frontière New Hampshire/Vermont. On y trouve une liste de personnes qui s’apprêtent à héberger les randonneurs ou les conduire quelque part, le tout gratuitement. Même certains restaurants offrent une part de pizza, un beignet, une glace, etc.

 

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Bill et Betsy, “trail angels” au palais bien sur terre

Mais pourquoi ces gens s’amuseraient-ils à donner de leur temps et leur argent à de vagues inconnus odorants?

Accueillis par Betsy dans son sous-sol aménagé spécialement pour marcheurs de passage, celle-ci nous raconte l’histoire de son fils qui fut AT thru-hiker dans le passé. Recueilli par une famille pour soigner une blessure qui aurait pu l’empêcher de finir le Sentier, ces derniers ont choisi en remerciement d’aider à leur tour ceux qui en ont besoin. La philosophie a un peu des odeurs de “leçon”, mais celle-ci est vite couverte des fumets d’un délicieux “bread pudding“. Manquerait plus qu’on se plaigne quoi. Loi de l’équilibre oblige (et du paradoxe humain), la présence de cette providence du trail a mené à la réaction inversement attendue chez certains qui en deviennent presque amers et agressifs lorsqu’ils ne trouvent pas leur coke ou cookie au détour d’un croisement de routes; parce quand même, ils le méritent, ils marchent plus de 2000 miles (le comportement héros à l’américaine, apparemment bien ancré dans la société) (mais on leur en veut pas, c’est quand même eux qui ont Superman).

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The trail provides...et le dog aussi, en salive. En stop jusqu’à Rutland.

Un peu plus loin dans les verts monts du Vermont, une autre sorte de Providence s’offre à nous: la seule, l’unique, la vraie! Celle de la “trailmagic everyday, [because] we take care of each other“, comme nous le répète maintes fois un des gérants du Yellow Deli, l’hostel gratuit installé à Rutland. J’ai voulu m’arrêter dans cette petite ville, curieuse de la secte qui tente d’attraper dans leur barrique de maté de pauvres marcheurs en quête de sens.  Déjà entr’aperçue à Winnipeg (Manitoba) lorsque j’y vivais, l’intérieur du bâtiment, en style taverne de hobbit est une exacte réplique du café-restaurant canadien. Le discours aussi est le même, mélangeant sur leur journal gratuit une sorte d’imagerie hippie-psychédélique avec la Bible, le tout rappelant diablement cette comédie musicale des sixties, Jesus Christ Superstar. Cela semble d’ailleurs aussi être l’esthétique vestimentaire et capillaire de rigueur: les hommes sont tous barbus, les femmes ont cheveux longs et robes longues; et les dortoirs sont bien délimités entre les deux sexes. L’homme au discours nous accueille donc avec un “maté-glacé à la pèche”, leur drogue tout-puissante, déclinée en une variété de boissons impressionnante, vous tenant éveillé pour au moins 24h (pratique pour la rando de nuit).  Inoffensive influence donc, pour celui qui sait garder la tête sur les épaules et boire du lait chocolaté de Wall-mart plutôt que leur secret élixir.

Mais ce soir-là (1/09) le pacifique Yellow Deli, plein à craquer de randonneurs, se transforme en scène de cinéma. Une des marcheuses a en effet laissé son chien à l’hostel pour aller s’amuser dans les bars du coin, et manque de pot, le chien a commencé à attaquer les autres convives du lieu. Super scène dramatique entre la coupable tout d’abord injoignable, et les victimes et propriétaires du lieu quelque peu choqués. Il paraît que le chien n’en est pas à sa première escarmouche, prenant les randonneurs pour son déjeuner quotidien. Ennuyeux. Marcher avec un chien est autorisé sur le Sentier des Appalaches s’il s’agit d’un “service-dog“, un chien vous aidant à surmonter un quelconque handicap. L’unique problème est que presque tout le monde pourrait en fait obtenir ce droit et certains en profitent, à bon ou mauvais escient.

Entre temps, nouveau rebondissement: trois thru-hikers reviennent sur les 11h du soir, pizza énorme à la main et la voix forte de ceux qui ont bu un coup d’trop. C’est ceux que nous avons rencontré à 14h sur le chemin, tout juste commençant leur slackpack (parcourir une partie du sentier sans son gros sac-à-dos, grâce aux nombreuses routes permettant de revenir au même endroit la nuit) alors que nous achevions nos 20 miles.  Apparemment, nous avons enfin touché la party bubble – un groupe de thru-hikers dont la raison de marcher est indiqué dans la formule…

Assez donc de divine Providence; revenir dans les bois fut un soulagement  qui  a “providé” tout autant d’excitation (mais plus tranquille), la spiritualité de la lumière du soir allongeant les ombres et baignant le reste d’or et rouge.

Lever de lune, en compagnie d'”Old School“, Long-Trail hiker (un autre sentier), Triple Crowner en 1985, qui nous a raconté le métier de Ranger et “garde de tour anti-feu” exercé pour un bout de temps pendant que, du haut de notre plateforme, nous observions la nuit tomber.

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Et une des meilleures “trail magic” du sentier: musique!