Odorantes Smokies (TN/NC)

 

 

Deuxième (et dernier) parc national: The Great Smokies National Park! Dès Kathadin, on en entend parler, souvenirs inoubliables d’après les dires… “une semaine de pluie”, ” fini la journée en hypothermie”, “du brouillard continu”: un Parc qui porte bien son nom apparemment. On regardait ainsi la météo tous les jours essayant de caler notre entrée dans la chaîne de montagne sous des auspices un peu plus chaleureux; un défi presque réussi.

“Les ours tapaient sur les grilles de l’abri”, “un ours a réussi à décrocher le sac de nourriture du système de câbles”… On entend aussi tout un tas d’histoires de nounours, qui auraient repéré l’endroit comme bonne source de provisions. Les Smokies sont en effet le seul endroit où le randonneur est contraint de dormir dans les abris mis à disposition, ainsi que d’accrocher toute chose odorante aux câbles pour ours (“bear cables“) pour éviter les accidents.

Les Smokies sont également le seul parc national sur le trajet où il est obligatoire de s’enregistrer à l’avance et payer des frais d’entrée (20 USD pour le thru-hiker, 4USD/nuit pour le section-hiker), ce qui est d’ordinaire le cas dans les divers parcs nationaux du pays (au nombre de 58).

Enfin, il faut environ 7 jours entre Hot Springs – dernière ville, et la suivante, demandant un peu de réflexion au niveau ravitaillement. Il est cependant possible de descendre dans la vallée à la moitié du Parc, à Gatlinburg – temple du tourisme smokien.

On a dû donc organiser un tantinet  la section suivante: météo, boule quiès,  sacs poubelles pour “bear bag” et envoi de paquets de victuailles.

Oublié que j’avais 500g de chocolat dans ce colis (en plus du nutella)…Ravitaillement pour grand froid, c’est-à-dire pour la dernière section et non pour la présente: la température frôlait les 20°C aujourd’hui. On a fait un tour au Mont Cammerer en bonus (pour mieux sentir toute cette extra food à la fin de la journée), c’était beau: la végétation gris–vert-bleu foncée, les montagnes dans la vallée comme une couverture mal rangée, une rivière, une aire de coupe de bois…Quelques randonneurs y admiraient déjà la vue tandis que d’autres attendaient probablement le coucher du soleil pour se fumer un p’tit joint.  (Journal, 27/11, 13.7 miles)

 

Longue journée à la conquête des crêtes des Smokies entre pins, mousses, ardoise et lichens, ainsi qu’une drôle de petite plante répandant une constante odeur de weed. Cette section me rappelle un peu les Whites (excepté l’odeur de weed)avec son lot de randonneurs aux multiples questions tel l’asiatique de ce matin, faisant son thé avec une vraie théière: “How do you do that? It’s a big comitment! What do you do when you go back?” (Journal, 28/11, 20.3 miles)

 

Après avoir échangé histoires plus ou moins salaces autour du feu, ce fut au tour des ronflements de nous bercer. Puis des reniflements et crachats d’un des convives à la réserve de glaires inépuisable.Puis au tour de quelques-uns de sonner la trompe à 5h du mat pensant qu’ils étaient tous seuls…Bref, une vraie nuit de repos. On aurait presque préféré qu’il pleuve comme prévu histoire de couvrir les bruits parasites. Il pleut à présent comme vache qui pisse après une tea-party avec ses copines à mamelles (il paraît que ce n’est pas si pire quand on est au-dehors). Heureusement, le gros de la pluie a commencé après notre arrivée à l’abri, vide pour une fois (fin de week-end, trop loin des look out, temps pourri): juste quelques gouttes s’intensifiant à mesure de notre approche du plus haut point sur le AT – Clingman’s Dome. Bien que vu en photo et décrit par J., l’édifice reste surprenant: un colimaçon de béton parmi des sapins ensevelis sous le lichen menant à un point de vue circulaire surplombant le tout, peuplé de panneaux indicateurs nous informant de la vue à deviner derrière l’énorme masse blanche de nuage. 2025 m d’altitude et 12 visiteurs en ce dernier jour d’ouverture de la route. (Journal, 29/11, 15.5 miles)

 

Par où commencer? La pluie? Le choc du sapin de Noël+tapis assortis après 5 jours dans les Smokies entre boue et pelle à crotte? A vrai dire, 52h de pluie non stop et surtout l’arrivée au Fontana Hilton, abri pas plus lumineux que les autres malgré son nom et situé à 6.6 miles du suivant ont eu raison de notre motivation.  Fontana Village Resort a été “construit” pour les familles des ouvriers du barrage, lit-on sur les journaux encadrés à la”Lodge”. Une village artificiel entièrement (ou presque) maintenant consacré au tourisme se résumant à un hôtel, un restaurant et quelques boutiques pour la plupart fermées en cette saison. Heureusement, le laundromat, pièce sacrée du thru-hiker, était encore ouvert. Nous voilà donc le cul posé sur les deux uniques chaises d’une pièce minuscule emplie d’une rangée de 5 machines à laver et sèche-linge empilés les uns sur les autres. L’air est un peu étouffant avec le radiateur mis à fond pour sécher mes semelles (oups!). Et la machine à laver produit un étrange bruit d’estomac satisfait comparable à celui de mon propre estomac après un dîner à 60 dollars (à deux) au restau de l’hôtel. Entre le “dehors” et le “dedans”, il y a toujours partage entre satisfaction du confort et malaise et culpabilité de l’endroit pas très en phase avec l’esprit de l’entreprise. Mais bon, est-ce vraiment ce que je veux, nager dans l’humidité ambiante 48h de plus sans vraiment voir le paysage (et regretter l’odeur de lessive qui nous ferait frémir les narines de bonheur à chaque coup de vent)… (Journal, 1/12, 15.2 miles)

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 De belles vues sur Fontana Lake et les Smokies ainsi que d’autres collines alentours. Finalement, la suite est tout aussi belle que ledit parc national, la foule et les obligations en moins (et la pluie en moins!). Seul regret, n’avoir connu la spécialité de la région, d’après Corn from the jar, bouquin feuilleté à la boutique du Fontana Lodge: le fameux et mystérieux Moonshine! D’après le livre, l’eau non calcaire et en abondance de la région en hiver et printemps a fait de cette dernière un haut-lieu de production de cet alcool, tout d’abord considéré comme un whisky (vu que les premiers colons avaient du sang irlandais) – ou “eau de vie” en gaélique (bon, de la gnôle de montagne quoi). La divine boisson reste plus un mythe (les images de Lawless aidant) que chose réelle et concrète à ce jour, vu que je n’en ai toujours pas goûté. (Journal, 2/11, 15.1 miles)

 

 

 

“When Bob Peoples speaks Chuck Norris listens” (TN)

Lorsque l’envie irrésistible lui prend soudain, le randonneur s’arrête en ville pour prendre une douche, faire sa lessive et boire du jus d’orange. Sur le AT, on rencontre des lieux assez spéciaux, ces hostels parfois spécialisés dans l’accueil de randonneurs, parfois juste spéciaux, très spéciaux.

Certains ne sont que de simples motels ou chaînes de bord d’autoroutes habitués du passage pédestre, mais beaucoup sont des sortes de B&B ou auberges de jeunesse dont l’atmosphère dépend beaucoup de votre hôte, menant certains endroits à devenir réputés pour leur accueil singulier, tel le garage de Chet (Lincoln, NH) ou The Doyle (PA). C’était le cas également de Kincora Hostel ou Bob People’s hostel, qu’on ne pouvait guère louper, annoncé par de multiples blagues à la Chuck Norris dans les abris de la crête surplombant le lac Watauga; tout comme le Greasy Creek Friendly, un peu moins connu mais tout aussi intriguant…

 

Il fait froid, il fait faim! Le lieu est toujours vide de son propriétaire, seuls les chats semblent indiquer que quelqu’un vit toujours dans les parages. On s’est consolé avec un sachet de mashed potatoes, du thé au gingembre, et les vieux Backpackers datant des années 80 et avant. “Staying Found, Star Wars style” titre un des articles. Il cause d’un “prototype device operating via radio signals emited by navigational satellites orbiting around the earth”. “The latest hand-held model weigh about 10 pounds and resemble a mutant car bred with a calculator. 23000 dollars “to never get lost in the wilds”. 23000 dollars, un peu cher le…gps?! (Journal, 14/11, 15.7 miles)

Bob’s people, en plus d’accueillir gracieusement les gens de passage dans sa propriété, est leader d’un groupe d’entretien du Sentier dans la région, entreprise d’autant plus appréciée après avoir marché dans des sections plutôt fantaisistes.  Il nous rappelle qu’un chemin n’est jamais chemin pour toujours…

“‘Our work is not over yet’, said [Myron] Avery. ‘Even the Trail route is temporary, and will undoubtely have to be changed from time to time. Trail maintenance is a perpetual problem. It’s unbelievable how fast the weeds, the brush and the blowdowns take over.’ ” (R. Mac Mullin en 1937 avec M.Avery, Appalachian Trailway News, 1980)

Mauvais timing, nous sommes arrivés à un moment où il partait toute la journée pour maintenir ledit sentier en bon état. Son aide, qui d’habitude tenait les lieux en son absence, était brusquement tombé malade le jour-même (rupture d’anévrisme et/ou crise cardiaques, pas un petit rhume). Bref, pas de pot! La rencontre avec l’homme fut ainsi brève et éclair, le long de la route en lacets descendant à Hampton.

 

 Arrivés à Hampton, désastre: le très attendu Dollar General n’ouvre qu’à 8h. On passe devant les plus belles devantures du village: une baraque énorme faite de rondins, annonçant son nom “Barnetts guns” d’un joli fusil clignotant en enseigne lumineuse, et le Mc Do du coin. Pourtant la ville a plus l’air d’un petit village de montagne (les tuyaux y gèlent en hiver. La route pour y descendre a été goudronnée il y a 40 ans seulement). Bref, Bob nous conduit au second supermarché, une épicerie indépendante qui vient d’ouvrir. On sent l’homme en tension entre nous aider et partir à sa réunion de trail maintenance qui commence à 8h. Finalement, le gérant de l’épicerie nous ramène; de toutes façons on lui a fait son chiffre d’affaires de la journée je crois… (Journal, 15/11, 10.7 miles)

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“Gresay Creek Friendly!more than a hostel!” Arrivée HS hier à la “first house on the right” au bout de cette interminable route de forêt abandonnée aux rochers et aux feuilles mortes (where is Bob’s people???). 0,6 miles en vérité mais ça rallonge toujours quand on veut arriver. La proprio nous a accueilli dans une tornade décoiffante d’énergie. On a appris en 30 secondes top chrono les 15 règles de la maison (pas de porc dans la cuisine, et pas de ptit dèj le jour de shabbat) + bonus en chanson pour présenter ses choix de boissons (alcoolisés). Dans l’assemblée: deux chiens dont un chiot, un chat, un vieil homme en work for stay prolongé, un autre hiker au look années 1990, et son boyfriend dont le sang cubain s’échauffe à chaque mention du voisin, un “vieux chieur de 83 ans” que la police n’ose pas déloger (rapport à la propriété privée..). Une vraie comédie musicale chauffée au wonder-poêle à bois. Qu’on apprécie, vu les seaux d’eau tombant du ciel et fouettés par le vent au-dehors!  (Journal, 18/11, 0 miles)

 

Après ces deux pittoresques stops, l’un très frais, l’autre plutôt en mode sauna; ce fut le calme après la tempête jusqu’à Hot Springs, une section où on a eu notre premier jour “below zero” (degrés Celsius).

 

Première neige, premier jour sous 0°C: les montagnes se sont réveillées poudrées de blanc ce matin, la moindre branche couverte d’épines blanches – cactus de froid. Les rhodos ont tiré la gueule toute la journée, même en vallée où l’air était significativement plus chaud; “partly sunny” qu’ils disaient. Fait plutôt “partly cloudy” d’après moi! Après Big Butt Mt (véridique nom), on a pris le bypass “Bad weather trail”: trop froid pour s’amuser à crapahuter à la nuit tombée. Mes doigts commencent d’ailleurs à geler, il est temps de les ranger dans l’duvet. (Journal, 22/11, 19.9 miles)

 

Aaaaaaaaaaaaah la tente était gelée au matin! Gagné un nouveau nom: 7 Layer Burrito! Le burrito végétarien de Taco Bell et les 7 couches de vêtements qui m’ont à peine tenu à une température dormable…Il a fait froid toute la journée, heureusement on a eu plein de montées bien raides pour se réchauffer (malheureusement on était pas sur la crête et on a alterné entre ombre glaciale et faible soleil tout du long). Demain, Hot Springs!   (Journal, 23/11, 17.1 miles)

 

 

 

Action de Grâce, comme disent les canadiens, sur le Sentier! On a finalement échappé au Thanksgiving event de Miss Janet, Baltimore Jack et autres organisateurs de Hot Springs histoire de pas être “stuck here” pour 3 jours. Après un début entre trop chaud et trop froid perdus dans le nuage enveloppant Bluff Mt, poussé par un vent désagréable, il a fait à peu près 15°C pour le reste de la journée. Même pris un coup de soleil sur Max Patch, une de ces montagnes rasée de ses arbres au sommet. Sommet soudainement plein de gens prenant le soleil d’ailleurs. “So you are doing the whole trail?, nous demande une marcheuse au passage, You’ve done the sanity check before?”  (Journal, 26/11, 22.1 miles)

Posted! -Tennessee (TN)

Après Damascus et la retrouvée d’un petit groupe de Southbounders, retour à la “solitude à deux” du trail.

 

Journée interminable sur les crêtes du Tennessee, état du whisky et du no-privy : le froid et le vent ont usé nos réserves de motivation. Changer sans cesse de veste, l’eau des sources plus chaude que celle de nos bouteilles refroidies par des bourrasques à 25 mph…On pouvait voir nos souffles se matérialiser encore à 10h du matin, sous un soleil pourtant bien présent. Du coup, ouai, j’prendrais bien une petite gorgée de whisky là. A la place: boire les lumières du lac Watauga en contrebas de notre campement. (Journal, 13/11, 22.2 miles)

Dans cette section, les ours étaient, d’après les posters placardés aux arbres, en grande activité et il n’était donc point conseillé de s’y arrêter. Le seul ours en activité que j’ai finalement aperçu fut celui de mon “ours de miel” (du miel dans un contenant à forme d’ours – vagues réminiscences  pour le consommateur, de Winnie l’Ourson et confrères). Par contre, l’activité d’affichage y était en effet prospère.

 

 

Moi à qui le manque de lecture commençait à peser, voilà que mon désir se trouvait satisfait en l’espace de 2 mètres verticaux. Nous avons traversé ces 100 m de l’allée d’accès à la propriété du vétéran héros avec tout le respect qu’il se doit. Cela dit, à ce stade, on commence à être familier avec ce genre de posters, très souvent bordant le Sentier des Appalaches.

Car une des particularités du territoire américain est qu’il contient très peu de terres publiques, surtout à l’Est. Les arbres, de temps à autre, se retrouvent ainsi épinglés d’un petit poster « POSTED ! » « NO TRESPASSING » « DON’T PUT ANY OF YOUR FEET IN MY PROPERTY VIL RANDONNEUR ! ». Je vous raconte pas la galère pour faire toute la forêt.

Et aux États-Unis, mieux vaut éviter de trespasser à moins que ayez envie vous-même de trépasser : le cinquième amendement de la Constitution du pays associé au Second vous donne des résultats généralement explosifs. « Rednecks like their guns », comme dirait J. Le port d’une arme est ceci dit interdit sur le chemin, chose qui n’est pas vraiment respectée (on sait jamais, un vilain ours pourrait vous sauter dessus et arracher votre pop-tart des mains). Dès fois, au détour d’un arbre, des marcheurs vous causent de leur “6 pounds“. Il ne s’agit pas de leur modèle de tente un peu old school mais bien de leur flingue.

Autant, donc, autour du Sentier il sera toujours possible de trouver un coin pour camper, passant la plupart du temps dans des National Forest, National Park ou State Park, autant ne faut-il parfois pas trop déborder du chemin, au risque de froisser l’autochtone. Et vous ne voulez pas froisser l’autochtone (pas celui-ci du moins).