Pierre de touche: halfway! (PA)

Départ dans le froid, quasi pas de pluie dans les bois à vrai dire, mais la douleur de ma mâchoire produisant une sensation de brouillard remplaçant le mauvais temps.  Étrangement, les miles pennsylvaniennes me semblent incroyablement plus longues que dans n’importe quel État. Au point où j’en remettrais presque en doute le mileage du guide. Nous sommes à présent à ce magnifique Darlington shelter et son Taj Mahal privy. Avec nous, Gonzo et trois section-hikers discutent autour du feu, sous la pluie. De la fumée s’échappe de leurs orifices devant le rai de lumière de leurs frontales. Ils parlent des Marines et some other stuff que je ne comprends pas parce que leurs voix semblent flotter au-dessus de mes oreilles. (Journal, 3/10, 11.4 miles)

 

 

 

On a retrouvé Gonzo parlant aux vaches en noir et blanc. Cet ado (de 21 ans) est impressionnant : il peut marcher des miles et des miles à une vitesse éclair puis ralentir pour on ne sait quelle raison (clopes, amis, vaches). Il nous a raconté qu’il avait commencé le trail sans équipement. La première fois qu’on l’a vu, il testait un nouveau tarp, un truc gigantesque ; bref, il aurait pas fallu qu’il pleuve ce soir-là. 10 minutes après les vaches, il avait disparu. On marchait dans ce bout de forêt coincé entre des champs avec le son plus ou moins sporadique de coups de feu pas très loin d’ici quand, après la route, on a vu une silhouette démarrer en sprint – les tirs avaient repris. Des tireurs du dimanche au sportsmen club d’après Jake. Croisement suivant, on le rencontre à nouveau avec un autre thru-hiker. « It’s you who was running ? », « yeah, you never know, better run ! », il répond de sa désinvolture habituelle. (Journal, 4/10, 14.7 miles)

 

Bref, une petite journée sur terrain plat aux pierres qui s’adoucissent sous le pied, afin d’atteindre la clinique demain dans l’espoir de sauver l’état de ma bouche qui semble se gangréner d’heure en heure. Ceci ne m’a point trop empêché d’apprécier le pavé de saumon au bar de l’hôtel, en compagnie de deux acteurs (l’hôtel donne aussi multiples réceptions et pièces de théâtre tout au long de l’année). Repas donc entre comédie et football (américain) que diffusait l’écran télé au fond de la salle. Le football, LE sport des States, saison débutant fin septembre et finissant dieu sait quand. Car Dieu sait tout dans c’pays, il a même une chaîne TV. (Journal, 4/10, 14.7 miles)

 

Et là, après tant de pierres, d’épreuves et de « fausse » pluie, on arrive à ce qui est considéré officiellement comme le point divisant le chemin en deux parties égales de miles. Celui-ci change en fait à peu près tous les ans car le Sentier se rallonge d’année en année – quelques-uns s’étant rendus compte que grimper directement au sommet de chaque petite colline ou montagne, sur 2000 miles, ça fait mal aux pattes et qu’on apprécierait tout autant l’expérience avec quelques lacets.

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Le musée du Sentier, juste avant le “halfway point“. C’est ici que se trouve le “half-gallon challenge“, rituel de célébration par l’ingurgitation d’un demi gallon de crème glacée (1,89 L).

Arriver au « halfway point » vous donne un avant-goût des émotions et sentiments ressentis à l’arrivée sur Mt Springer : une certaine indifférence à l’objet tant convoité sur tant de miles.

Enfin…pas pour tout le monde (permettez que je retire cette subjective opinion!). Il y en a chez qui cela produit d’intéressants effets…

 

Quitte à discréditer le populaire Fitbit donc; marcher miles sur miles dans la forêt: un exercice qui est loin d’être sain.

The Doyle, pierre précieuse (PA)

Autre vieille pierre dont la réputation précède le nom : The Doyle. Il s’agit d’un des plus vieux hostels créés sur le Sentier des Appalaches trônant à Duncannon, The Jewel of the Susquehanna. Ce petit bijou, par lequel passe directement le sentier, vous accueille à sa gauche juste après les ponts traversant la large rivière sur un demi mile, par un strip club ” Xena tonites star“, puis par des maisons au porche décoré dans un style oscillant entre le nain de jardin amélioré et débuts des déco Halloween. Enfin, on arrive devant la bâtisse née un 10 avril 1905 – et qui fait en effet bien son âge.

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C’est dans une de ses chambres qu’on dit que le célèbre Baltimore Jack y a trouvé un mort.

A l’intérieur, on est accueilli par un couple “qui a de la bouteille”, comme on dit par chez nous, et ce très probablement dans tous les sens du terme. La tenancière, deux tresses graisseuses encadrant un visage sans grâce, nous montre nos appartements; une chambre miteuse certes mais propre et confortable, située au deuxième étage d’un escalier en colimaçon. Eux, ils habitent la salle de bal. Tout en haut, des seaux récoltent l’eau de pluie et les miroirs floutés présents à chaque étage semblent derrière eux renfermer de multiples légendes plus ou moins horribles. Même déco kitsch à l’intérieur: des aliens en plastique vert fluo un peu partout…et là, sur un tableau-miroir nous ramenant au monde du réel, une annonce célébrant la réussite d’Heather “Anish” Anderson dans son record de vitesse. Je me souviens de Tom Levardi la décrivant une pointe d’admiration dans la voix, lorsqu’elle s’était arrêtée pour reprendre de l’eau dans son jardin, en robe, venant de faire 20 miles et prête à en faire 20 de plus (il paraît qu’il suffit de se commencer tôt -5h, et finir tard- 22h).

 

Ptit-dèj le matin à Goodies en face de l’hôtel, entre thru-hikers, un cycliste en mission topographique et locaux. La télé locale, branchée sur The Weather channel, passe en boucle les images des prémisses d’un cyclone qui serait à l’approche. Deux mamies: “Are you going to hike in the rain? Do you have rain gear? Just take a garbage bag and cut a hole for the head, that’s what I wear when I’m planting flowers in my garden.” (Journal, 3/10, 11.4 miles)

 

 

Vieilles pierres mais Halfway there, Pennsylvania (PA)

Pierres pierres pierres. Rien que ces rochers précambriens à l’horizon du pied. Et la parole qui se fige; une de plus, lourde et aiguisée sur le sentier. (Journal, 25/09, ? miles)

“I don’t know where you are going, but we just ended up on a field of rocks, just rocks, so if you wanna be back before dark…” (Journal, 26/09, 20.6 miles)

Le sentier ressemble maintenant à ce muret à Delaware Water Gap où le maçon y plantait des pierres pointues sur son arête en guise de décoration. C’est joli mais ça fait mal aux pieds et ça prend la tête. On ne va pas se mentir: la réputation de Rocksylvania ne fait pas que précéder le nom, elle la confirme. Mais ne nous arrêtons pas à de simples rochers: la Pennsylvanie est un long État plein de surprises et bourré d’histoire riche en minéraux.

Sylvaines forêts…Mmm pas très pierru tout ça, allez on réessaye

 

La région est en effet marquée par l’exploitation de mines de charbons et autres gisements comme le Superfund site de Palmerton fermé en 1980. Contrairement à ce que son nom pourrait suggérer à l’innocent natif de langue française, il est loin d’être super fun; d’où la fermeture. Grâce à l’ancienne exploitation de ce minerai, la vue sur la vallée depuis la crête de Blue Mountain est plutôt pas mal, sa végétation ayant été détruite par les émanations (après tout, c’est moins fatiguant que la tronçonneuse). Pour ceux qui auraient peur d’une carence en minéraux à force de ne se nourrir que de beurre de cacahuètes, il y a également possibilité de se ressourcer à la « high metallic content source » marquée comme source d’eau d’urgence sur le guide. (Ben, le zinc c’est bon pour la peau non ?)

 

Dans les forêts, subsistent ainsi d’autres types de pierres – tombales, vestiges de villages désertés à l’abandon des industries mais aussi remémorant certains détails d’une histoire lointaine telles que guerres contre l’Empire britannique (« guerre de sept ans »), rappelant que derrière le terme lisseur “Américain” se cachent diverses cultures, dont celles des habitants originels (oui, là, les Amérindiens). Et là on aborde un autre sujet du chapitre colonial.

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Mémoire de la guerre franco-indienne contre les Britons

“Indian words and phrases are one of the most dominant characteristics of place names in the Appalachians and along the eastern seaboard. Many names were adopted and handed down by European settlers, while others were bestowed much later to evoke a nostalgia for the original Americans.”  (D.E.L., Appalachian Trail Names, Origins of Place Names Along the AT)

Ce qui d’ailleurs énerve certains aujourd’hui:

« America has a gauzy, romanticized version of its history that is largely fiction. According to that mythology, America rose to greatness by sheer ruggedness, ingenuity and hard work. It ignores or sidelines the tremendous human suffering of African slaves that fueled that financial growth, and the blood spilled and dubious treaties signed with Native Americans that fueled its geographic growth. It ignores that the prosperity of some Americans always hinged on the oppression of other Americans.” (C.M.Blow, The N-Y times, 4/02/2016)

Leur présence se fait plutôt discrète physiquement mais c’est une présence constante dans le paysage au travers de toponymes dont vous aurez peut-être déjà remarqué les consonances peu habituelles à l’oreille et à l’œil occidental. Contrairement à l’image fixée par Tintin en Amérique et autres media type western, les Indiens d’Amérique ne consistent pas une seule et même culture et société mais des centaines regroupées en tribus, confédérations et « famille de langage ». Celles qui ont été les plus influentes dans les régions des Appalaches sont la famille Iroquoise (Mohawk, Oneida, Onondaga, Cayuga et Senaca), la famille Algonquine (Mahican et Mohegan, Pennacook, Abenaki, Delaware, Penachook, Shawnee) et les tribus Cherokee et Creeks. En Pennsylvanie, ce sont les Delaware ou Lenapi – signifiant « peuple originel » (« genuine people ») qui habitait le lieu. L’homme qui a donné son nom à l’État – William de son prénom, un mec qui aimait la forêt- est en effet connu pour ses collaborations avec la tribu. Il en a même été félicité par Voltaire. Oui, oui, on parle bien du philosophe des Lumières qui écrivait des trucs cool sur la tolérance, la liberté, la censure; la politique de son temps quoi.

 A l’abri de Mister Penn, fondateur du second État de ce pays qui se réfugia en 1600 et des poussières en terre américaine afin de pratiquer tranquillement sa religion –Quaker (non, pas l’avoine)- loin des hordes d’Européens barbares. L’État est une véritable colonie germaine, que tout le monde prend pour une colonie de Dutch, ayant mésinterprété le germain terme Deutsch. Heureusement, lesdits habitants se rattrapent par une importante production de bière, dont la célèbre Yuengling qui, je vous l’accorde, sonne tout à fait allemande. Poursuivant sur la même logique, la boisson officielle de l’État se trouve être le lait. (Journal, 29/09 , William Penn Shelter, 19.1 miles)

 

Port Clinton