“Back to the trees!” Le 100 miles sauvage – Maine (ME)

Ah ce doux rêve de quitter la civilisation, embrasser les arbres et la nature toute entière soleil couchant en arrière-plan…

Après avoir gravi le fameux Mt Katahdin, le Sentier des Appalaches (Appalachian Trail ou AT en VO) donne au thru-hiker Southbound – trekkeur marchant le Sentier du Nord au Sud pour la version française – l’occasion d’expérimenter la Wilderness americaine sur une longueur de rien moins que 100 miles sans trace aucune de civilisation. C’est Oncle Vania qui aurait été jaloux…

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Little Niagara Falls:  10 premiers miles avant de passer Abol Bridge et son restaurant; dernière chance pour un burger avant d’entrer dans la terrible forêt du “100 miles Wilderness

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Pas de burger, mais bien quelques denrées..a voir si comestibles!

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Comestible ou non, mystère. L’Indian Pipe, cette drôle de plante sans chlorophylle  pousse dans l’coin tout comme les champignons

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Mais avant davantage de clichés de cette sauvage nature, arrêtons-nous un instant sur le concept de “Wilderness” qui ne trouve son équivalent en français… (“la sauvagitude”?, “la nature sauvage”?…).

Ce concept, construction humaine, imprègne clairement la société américaine (et australienne), société issu de la colonisation d’un espace soi-disant brut, menant à la fameuse dichotomie civilization/wilderness qui nous est aujourd’hui bien familière. Et bien que ce dernier terme ait évolué dans l’imagination collective, l’opposition semble demeurer à travers les âges – aussi au travers de l’opposition culture/nature; comme le témoigne l’excitation provoquée par la pénétration d’une zone de 100 miles exempt de toute trace de civilisation. La chose évoque étrangement ce même phénomène Romantique de fuite du temps et de la société au XIXème siècle, à l’orée des différentes révolutions – politique et industrielle. Il faut croire que le XXIème siècle n’a pas amélioré le phénomène, entre capitalisme extrême et problèmes environnementaux grandissants.

« Dans les débuts de l’Histoire américaine, la wilderness était considérée comme obstacle à la colonisation, un inépuisable entrepôt de matériaux bruts ou bien une zone athée à exorciser et civiliser »[1].

En effet, au départ crainte et considérée comme ressource infinie, une conscience dans les années 1960-1970 du caractère précieux voire sacré et en réalité limité de ladite wilderness s’installe. (On ne mentionnera pas pour l’instant les premiers habitants de cet espace dénué de civilisation – occidentale).

En 1964, les États-Unis passent une loi, “National Wilderness Preservation System“, dans le but de protéger ces espaces « vierges », patrimoine naturel des Etats-Unis comme le seraient nos cathédrales européennes. La loi définit le mot ainsi : « un espace où la terre et sa vivante communauté ne sont pas entravées par l’homme, où l’homme lui-même est un visiteur qui ne demeure pas »[2].

Le problème de cette définition est qu’il est facile, dans la pratique, de l’interpréter à son bon-vouloir, menant parfois (souvent) à l’action inverse ; on le verra lors de la traversée de National Park.

Wilderness. The word itself is music.

Wilderness, wilderness….We scarcely know what we mean by the term, though the sound of it draws all whose nerve and emotions have not yet irreparably stunned, deadened, numbed by the caterwauling of commerce, the sweating scramble for profit and domination.[…][3]

 

Je vous renvoie à Desert Solitaire d’Edward Abbey dont sont extraites les lignes ci-dessus pour plus de réflexions à propos de l’application du concept à la réalité des choses ; et à l’anthologie de Roderick Frazier Nash pour tout savoir sur la Wilderness and the American Mind.

 

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La mappemonde de l’Appalachian Trail Lodge à Millinocket: un chemin apparemment populaire aux US…et en Allemagne.

Pour revenir à notre chemin, sachez que le 100 miles est fin juillet tout d’abord empli d’une foule de randonneurs; soit attirés par la réputation de cet endroit, soit en fin de thru-hike, la plupart des Northbounders commençant leur périple au sommet de Mt Springer (Georgie) en mars-avril et donc arrivant dans leur dernier état (Maine) vers août. Ce n’est donc pas comme si vous étiez tous seuls face aux éléments (d’autant plus que réseau téléphonique et wi-fi se trouvent être de temps à autre accessibles).

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Livraison de ravitaillement sur demande par un des hostels de Millinocket à Jo Mary’s Road (100 mile Wilderness)

Cela dit, parler aux humains plutôt qu’aux arbres est une expérience que l’on découvre à terme tout aussi enrichissante. D’ailleurs, au cas où vous perdriez de vue un de vos fellow hikers (compagnons de marche), des “registres” présents dans chaque shelters (abris) ou autres points de passage populaires (hostels, stations essence, musées, centres communautaires,etc.) sont à votre disposition pour y écrire un mot.

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Le Maine, envahi par les “French Canadians

Celui qui pensait s’immerger solitaire et nostalgique de naturel en pleine Wilderness américaine aurait dû réfléchir un peu plus tôt:

1) à la saison choisie: l’été, période des randonneurs;

2) à l’endroit choisi : l’Est, premier espace colonisé aux montagnes plutôt basses et donc beaucoup plus développé dans l’urbanisation;

3) à la popularité d’un National Scenic Trail qui ne fait que grimper, entre autres grâce au bouquin de Bill Bryson (2006) et au film tiré dudit livre récemment sorti (sept.2015). Le passeur de la Kennebec avait au 5 août, déjà fait passer quelques 900 âmes sur son canoë au lieu de 11 en une année à ses débuts.

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Old Blue Mountain– le chemin devenu ruisseau, chose courante après les orages d’été

D’ailleurs, la seconde partie du Maine – de Monson à Gorham – est beaucoup plus tranquille et moins fréquentée que cette première sauvage section! C’est aussi juste avant la frontière avec le New Hampshire que l’on se frotte aux segments les plus difficiles (notamment autour du Mahoosuc arm et Mahoosuc Notch), le terrain étant il semble volontairement conservé à l’état originel d’un agréable mélange de racines et rochers, demandant souvent l’aide des membres supérieurs et d’un sens à peu près potable de l’équilibre.

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The Mahoosuc Notch: 1 mile de semi-escalade sur du plat. Temps personnel: 2h. Temps moyen: 1h30. Temps record connu: 33mn.

Pour rajouter un peu de frissons à votre épine dorsale – qui pense plus à reposer sur du plat à la fin de la journée qu’autre chose-, de nombreuses histoires de meurtres et disparitions circulent autour de cette partie du chemin. Un jeune homme ayant découpé sa petite amie et se cachant sur le sentier, une mort mystérieuse d’une vieille dame près d’un abri aux abords de Rangeley (ME)…  Ah la douce quiétude des bois de ce cher Henry David Thoreau! Ou l’on voit que la Wilderness du Maine n’a finalement pas tout à fait quitté les lieux de l’imagination coloniale…

 

Notes

[1] « Early in American history, the wilderness was viewed as a hindrance to settlement, an inexhaustible storehouse for raw materials or a godless zone to be exorcised and civilized. » Gerald Lowrey Jr in The Appalachian Trail Reader [TdA]

 

[2] “The Act defined Wilderness as ‘an area where earth and its community of life are untrammeled by man, where man himself is a visitor who does not remain’”. (panneau du Shenandoah National Park) [TdA]

 

[3] Abbey, Edward. Desert Solitaire, A Season in the Wilderness, Touchstone Book, NY: Simon & Schuster, 1990 (1968 for the first edition): 166.

 

 

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Katahdin

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Katahdin. Un des plus hauts sommets sur le Sentier des Appalaches, et surtout point de départ et d’arrivée du trail selon votre préférence: Saint-Graal pour le Nobo (de l’anglais, Northbounder, randonneur Sud-Nord), il n’est “qu’un”  échauffement sympathique pour le Sobo (de l’anglais Southbounder, randonneur Nord-Sud). Ladite montagne se situe au cœur de Baxter State Park, appartenant actuellement aux habitants du Maine,  parcelle de terre offerte  par son gouverneur Percival Baxter quelques temps en arrière.

localisation de la montagne sacree sur un journal local

localisation de la montagne sacrée sur un journal local

Entreprenant  un “thru-hike Sobo” (même concept qu’un drive-thru mais a pieds, on l’a vu dans l’à propos), c’est avec ce “terrible” sommet  de 5268 feet – c’est-a-dire environ 1600m d’altitude- que j’ai commencé, sous un temps prometteur: la pluie! Le sommet a en effet la réputation de posséder une météo quelque peu imprévisible et capricieuse: nombre de photos-souvenirs se parent d’un joyeux arrière-plan gris-blanc relevant l’expression humaine à merveille.

Mais penchons-nous un peu sur une autre sorte de temps… Derrière ce nom exotique pour l’Européen moyen, se cache en réalité deux appellations d’origines Wabanaki – ouais, les gens qui habitaient là avant – “Tedon et Ktaadn”, simplifiés pour le colon par quelque chose d’un peu plus prononçable à sa langue – “Katahdin”, les unes comme l’autre signifiant ” la plus haute montagne” ou ” la plus importante montagne” (the greatest mountain). Dans la plupart des mythes planant autour de ce sommet, cette montagne  est associée à l’homme, les deux étant intrinsèquement liés.  D’après la légende, la naissance de ce sommet proviendrait d’une garden-party des dieux du vent, du feu et de la pluie: la terre soudain se mit a trembler et la montagne surgit devant eux (faisant de leur garden-party une marche un peu plus intense), le tout s’achevant sur la vision d’une “grandiose silhouette” se révélant être ” L’esprit de Katahdin” annonçant que ” aucun Natif Americain ne gravirait cette montagne au-dessus de la limite des arbres”. 

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Et la légende semble encore être bien vivante ” don’t even think you’re gonna hike, you’re gonna climb it!“, nous lance notre conducteur, heureux de nous procurer une dose d’adrénaline supplémentaire quand, la veille au soir, un des randonneurs présent à l’hostel me conseillait de prendre un jour de repos après l’ascension (10 miles aller-retour).

En effet, malgré ses 1600 ridicules mètres d’altitude, la chose est plutôt rocheuse! Il semble que quelqu’un ait simplement jeté a un certain endroit un gros tas de cailloux depuis le ciel. On monte (samedi: saturday hike fever, un bon gros troupeau de randonneurs se dirige vers le sommet) dans le brouillard et la bruine, la roche heureusement accroche sous le pied: granit sableux qui sent presque la mer, parfois. Arrivés a une sorte de plateau perdu dans la brume, les nuances de vert se découvrent parmi les rochers couverts d’un lichen jaune, posés dans la mousse comme les pierres tombales d’un vieux cimetière. Au sommet, bain de foule parmi les randonneurs – day-hikers comme thru-hikers, Sobo et Nobo -, le tout toujours la tête dans les nuages.  Enfin, sur la descente, le paysage se dégage et on y voit soudainement apparaitre autre chose que son granit rose et sa mousse verte: une crête de roches fort aérienne – finalement, ce n’était pas si mal de ne rien voir a la montée! Ou comment réussir à prendre un sérieux coup de soleil un jour de pluie…

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des volontaires entretenant le sentier

des volontaires entretenant le sentier

Malheureusement, toute cette affluence au sommet entretient depuis quelques années une polémique qui semble enfin exploser alors même que l’adaptation de A walk in the woods par Bill Bryson vient tout juste d’être sortie sur les écrans américains (automne 2015) et risque d’attirer des foules encore plus nombreuses sur le chemin.

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Le terminus du Sentier et la pratique du thru-hike à la une du journal local

Pour résumer, les media ont trouvé un bouc émissaire –Scott Jurek célébrant son arrivée avec son équipe qui avait amené du champagne pour l’occasion – pour remettre sur le tapis une des préoccupations grandissantes du lieu: la préservation de son état naturel quelque peu menacée par l’affluence de randonneurs non-conscients et/ou non-respectueux des règles du parc (entre autres, la prohibition de l’alcool). Derrière la personnalité du célèbre ultra-marathonien, ce sont aussi les thru-hikers qui sont visés, de plus en plus nombreux.

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Eh ben on est pas tout seul sur le chemin! Comparé à 1991, le nombre de randonneurs entreprenant un thru-hike a presque sixtuplé. [The Maine Sunday Telegram– 1st August 2015]

 

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Déjà en 2014, le Parc mettait en cause les thru-hikers pour différentes raisons. Mais le problème ne viendrait-il que de ce groupe spécifique de randonneurs? 

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Ils en ont même pensé à déplacer le point de départ/arrivée…

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Un thru-hiker au repos à Shaw’s hiker hostel (Monson, ME) absorbé par la polémique