Pain, rivières et porc-épics, Connecticut (CT)

 

« La lourde odeur d’urine des feuilles au sol, jaunes contre noir de la terre humide. Et la lourdeur de l’air pompant toute énergie des poumons. » (journal, 12/09- 14.2 miles)

Les jours passent et le temps ne change pas… Par contre les désirs alimentaires, eux, n’ont fait que grandement s’accroitre. Je ne parle pas de la faim soudainement gargantuesque du randonneur – ou “hiker hunger“. Passer ses journées à manger la même chose devient psychologiquement et physiquement difficile, laissant l’imagination du marcheur déborder de burgers, pizzas et autres nourritures appartenant à l’aire du civilisé. J’ai déjà abandonné avoine, lait concentré sucré, EmergenC – ces suppléments de vitamine C au goût de médicament, snickers et beurre de cacahuète pour un temps. Car ce qu’il me faut, c’est du pain ! Des hydrocarbures non sucrées, avec cette joyeuse densité d’une mie moelleuse et d’une croûte croustillante…Malheureusement, le pain fait d’eau et de farine, au pays du burger, c’est un peu rêver.

MAIS là, sur la carte de la prochaine ville traversée par le chemin, que vois-je ? Trois boulangeries pour un même village ! La langue pendante vers Salisbury, cette vue cartographique me donne une soudaine motivation pour trancher l’air de plus en plus épais à la descente du Bear Mountain (Bear Mt, MA : c’est un nom de montagne assez commun dans le milieu). Et après la descente emplie de groupes de randonneurs, dont plusieurs de divers et variés Colleges et Universities (Princeton, Yale et tous ces mecs-là ne sont pas bien loin), on touche enfin le goudron de la route sacrée menant au divin aliment.

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Un petit cimetière au passage, élément récurrent du paysage appalachien

 

Et là, tragédie : toutes, sans exceptions, TOUTES étaient fermées. Il faut dire que trois boulangeries dans l’unique rue de downtown Salisbury, c’était louche…Probablement une entreprise familiale, portée par des descendants anciennement français. C’est ma première pensée, après la rencontre d’un des caretakers de Upper Goose Pond Cabin (MA), me livrant dans un discours mâtiné d’emportement généalogique – et probablement d’une ou deux bières- que son ancêtre fut un des premiers présidents de la République française, avec un nom de famille identique à l’illustre Émile Loubet. Malheureusement mon ignorance historique a fait un peu retomber l’excitation. D’après l’histoire, nous dit la même source officielle, le Connecticut a davantage été fondé et colonisé par des Hollandais. Mais l’État étant riche (un des seuls États américains avec le Texas où vous pouvez vous divertir en dilapidant votre argent de poche dans une machine à sous), et « French » forcément inspirant une certaine idée de maniérisme aisé dans l’imaginaire, l’idée de triple boulangerie n’est donc pas si absurde.

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Véridique! Il ne s’agit pas que de fierté patriotique ou autre sorte de stupide self-graissage de patte: l’attribut “French”, en tous les cas aux aliments, est souvent gage d’une certaine qualité ou sophistication. Notons qu’une grande partie de ces denrées ou objets ont parfois très peu à voir avec la culture française d’aujourd’hui. Voici une petite liste de la “French touch” du vocabulaire courant américain:  French toast (pain perdu), French roast, French vanilla, French fries, French cut beans, French onion soup, French press, French doors, French kiss, French manucure, French chic, French connection and… French bread of course!

French bread que je trouve finalement au supermarché. Évidemment, c’est une imitation de ladite baguette, le pain de supermarché n’étant de toute façon pas – aux USA ou en France  -le meilleur qui soit. Me voici donc avec deux baguettes en guise de ravitaillement pour la prochaine section. All bread resupply! La tendance chez les thru-hikers, c’est aussi de ne se ravitailler qu’avec un seul aliment pour toute une section. Imaginez ne manger que des snickers pour 4 jours…

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Nous on se la joue soft: pain et chocolat, retour aux sources

Un stop en ville tout à fait fructueux donc. D’ailleurs, sur la route revenant au Sentier, des pommiers et poiriers gorgés de fruits nous tendent les bras, et on se voit obligés de rajouter quelques kg à nos sacs. Lourds de nourriture et de chaleur, autant dire que la montée fut difficile. L’après-midi déroulent ses heures sans encombres, une petite pluie chaude d’orage nous rafraichissant: quitte à ce qu’il fasse humide, autant qu’il le fasse vraiment. Au bout d’un moment, le Sentier longe la Housatonic à nouveau- pas l’industrie d’un nouveau soda tendance, mais la rivière principale de la région que nous avons déjà croisée précédemment. Le chemin est plat et droit, pour une fois, et à son extrémité, nous apercevons deux autres thru-hikers avec qui nous partagions la route ces derniers miles. Tous contents de les avoir rattrapés, on arrive l’âme en joie et le cœur guilleret.

 

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L’âme en joie façon Gandalf…

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…et le cœur guilleret à la hobbit

 

Le pont traversant la rivière vers notre bivouac du jour était inexistant. Ils avaient malencontreusement oublié de le préciser sur le guide.

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Lorsqu’il y avait encore un pont [photo: rohland.homedns.org]

Comme vous pouvez le constater, la rivière est plutôt large. Heureusement son courant n’était pas très fort, et la hauteur de l’eau ne devait pas être supérieure à 1m.

En effet, nous l’avons traversée. Plus d’eau, moins d’eau…à ce stade-là, on en était pas à des chaussures gorgées de liquide de plus. Petit frisson de l’épine dorsale pour finir la journée donc, ce fut sympathique. Nous avons à vrai dire hésité deux ou trois minutes, étudiant le détour de 2 miles. 2 miles, oui, ça commence à faire beaucoup pour un détour (et pour le thru-hiker, très peu enclin à faire des extra-miles. “On en fait déjà plus de 2000, ça suffit non?”). Tout autant que nous avions prévu d’atteindre Falls Village à la nuit tombée, car en ces lieux y trône le Toymakers Café. Un lieu au nom plutôt attirant, surtout du point de vue de notre irrésistible faim pour denrées fraîches et cuisinées; le gps du randonneur n’est décidément que son estomac…Défiant l’ordre de Gandalf ou de la pelleteuse silencieuse, nous sommes donc arrivés de l’autre côté.

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L’autre côté

 

Le Toymakers Café est tenu par un couple aux origines britanniques et n’attendant que la retraite pour voyager (à moto).

L’intérieur du Toymakers Café, à la déco excentrico-british.

C’est la seule baraque colorée d’un village réduit à un restaurant et un café (ci-dessus), ainsi que quelques autres bâtiments à l’architecture vaguement coloniale.

 

Le café – contrairement au “yes, we are open” que vous voyez sur la photo – venait juste de fermer (17h et des brouettes). La propriétaire, habituée des thru-hikers, nous a montré nos appartements: la cour adjacente – où nous avons monté nos tentes, posé nos sacs, puis galopé vers l’unique restaurant de Falls Village, encore à moitié dégoulinants de nos aventures aquatiques.

Il s’est avéré que le restaurant en question était plutôt chic. La preuve: il avait du savon l’Occitane dans les toilettes et des posters français vintage un peu partout. Autre quiproquo franco-gastronomique: le menu annonçait “entrées” à la page “plats principaux” (mais ça, c’est récurrent).  Journée riche en émotions et nourriture, j’en ai commandé un gaspacho, le tout en baskets boueuses et fringues plein de sueur. La distinction à la française, toujours.

3h du mat: “there is something in there”. Voix de Jake, inquiétude vaguement marquée. “Get out of here!”, entends-je quelques secondes plus tard. On décide de plier tente et rapatrier affaires dans la deuxième tente où nous dormons pour cause d’intrusion de porc-épic sous mon abri; quand je remarque soudain que ma “French baguette s’est volatilisée… Apparemment la faune locale aussi apprécie la French touch! (Journal, 13/09, 18.1 miles)

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Le porc-épic aussi est chic: il se nourrit de French bread.